Une femme qui se replace

Publié le par Dominique

Un texte d'Emile Badel, journaliste à L'Est Républicain, daté de 1904, subtil et plein d’humour sur une pratique qui était courante pour les veuves autrefois qui se remariaient fréquemment avec quelqu’un de la famille. Découvert par Odile. A lire jusqu'au bout !!!

"Une femme qui se replace"

Deux fois déjà dans le cours de sa longue existence, deux fois, la mort avait visité son foyer et lui avait enlevé deux hommes que, successivement, elle avait épousés, au même village de chez nous.

Une première fois, jeune baisselle de vingt ans, et « bonne à prendre » comme on dit en Lorraine, elle s’était placée dans une maison où il y avait de quoi, avec un homme qu’elle aimait donc moult bien et qui lui avait rendu la vie facile et heureuse.

Un jour son homme tomba malade et puis mourut…. et la veuve, jeune et accorte, se remaria avec le cousin de son défunt, un boulanger qui faisait ses affaires et lui donna deux râces en moins de cinq années de ménage.

Et dix, vingt et trente ans se passèrent ainsi, sans autres incidents que les choses toutes menues de la quotidienne existence, le retour des saisons, le four qu’on chauffait toutes les nuits et qu’on ouvrait, rouge de braise... et les miches plates et dorées qui s’en allaient à la clientèle.

Et comme il marchait sur sa soixantaine, son deuxième eut un chaud et froid ; il languit huit jours et on le porta au cimetière, mort, dans sa bière de sapin blanc, par-dessus les os desséchés du premier mari.

Ses deux enfants étaient mariés ; le fils avait repris la boutique du père, la fille était bien loin… et la femme, veuve pour la seconde fois, s’en alla demeurer seule en une maison grise, qui lui venait de son premier, et qu’on avait loué à des vignerons de l’endroit, dans un renfoncement , tout près du moûtier.

Les jours s’écoulèrent encore, tous pareils ou peu s’en faut…. Des jours elle se levait, faisait son petit tripot, mangeait peu (quand on est seule, il faut si peu de chose !) et nusait par les maisons les trois quarts des après-midi.

Au cimetière, quand il faisait beau, elle allait promener sa mélancolie et revivre tout son passé mort.

Ils étaient là, tous les deux, son premier avec son second, l’un sur l‘autre dans la terre grasse refermée sur leur cercueil, à même pas deux mètres de ces fleurettes qui poussaient, brillantes, sur l’humble tertre sommé d’une croix, naïvement ciselée dans la pierre.

Tous les deux, l’un sur l’autre, le premier tout au fond, et l’autre par-dessus, l’attendant, elle, pour le plus prochain voyage, au suprême baiser de la Mort.

Et ce fut là pourtant qu’elle songea encore une fois à se replacer.

Tous les soirs, il y avait un vieil homme cassé et marchant faiblement, qui venait à son tour rêvasser à des choses sur la tombe de sa défunctée.

Et les deux vies solitaires se rapprochèrent… De voisiner ainsi parmi les tombelles fleuries.

On causa, des vivants et des morts, du vieux temps d’autrefois et des jours d’aujourd’hui…. On causa de la pluie et du soleil, des gelées et des récoltes, des maisons qui se vidaient au village et des champs qu’on avait donc tant de mal à louer et à cultiver.

Par les allées du cimetière, ils allaient ainsi, les vieux, lui, racontant les faits et les gestes des anciens, elle, le regardant, et ma foi, le trouvant encore de bonne façon.

S’il voulait pourtant ! Au lieu de rester comme cela tout seuls, chacun dans sa grande maison… Puisqu’aussi bien ils passaient des heures à causer au grand air, pourquoi ne pas associer leurs deux existences d’isolés et, ma foi, devenir homme et femme, pour de bon vrai ?

Ils y pensaient tous les deux, mais n’osaient pas se le dire : une certaine pudeur, la crainte des diries, les disputeries des enfants, que sais-je ? Tout les retenait dans leur secret, et ils se ren’allaient chaque soir, après un « portez-vous bien » qui se faisait plus affectueux et plus tendre.

Enfin ils voulurent tout de même. Ces choses-là, on ne sait pas comment ça arrive ; on aurait bien du mal de le dire, n’est-ce pas donc !

Et le vieil homme cassé devint le troisième de l’ancienne baisselle de vingt ans.

Bien sûr qu’on les bassina ferme et fort ; bien sûr que les enfants et les petits-enfants ne furent pas des plus contents… mais qu’est-ce que cela pouvait bien leur faire ?

Un peu de miel avant la tombe, un peu de bonheur sur leurs vieux jours….c’était tout ce qu’ils demandaient… et pas davantage !

Souventes fois, si vous passez sur la grande route qui mène au cimetière de chez nous, vous rencontrerez un vieil homme et une vieille femme qui s’en vont côte à côte, rêver du passé mort et vivre leurs ultimes heures douces d’à présent.

Et les gens vous diront, souriant un peu : « La femme-là en est à son troisième…c’en est une qui aime à se replacer ! »

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Jean 04/07/2014 20:53

Quelle belle histoire du temps jadis ! Tout paressait tellement plus simple en ce temps là . Merci à Odile pour ce texte où l' on retrouve avec bonheur des expressions de notre cher terroir lorrain .

Michèle 14/06/2014 18:55

Merci à Odile de nous avoir fait partager cet article. Deux personnes qui souffrent de la solitude qui se rencontrent, c'est une nouvelle histoire d'amour !