Marcel VASSART: le dernier maréchal-ferrant de Gesnes

Publié le par Dominique

Gesnes Marcel Vassart Prisonnier 1916Il s’appelait Joseph Marcel Vassart. Marcel était son prénom usuel. Il nait à Gesnes-en-Argonne le 6 septembre 1884, de  Jules Clément et de Juliette Bonnivert ; il est fils unique. Gesnes compte alors 243 habitants. A cette époque, son père est maréchal-ferrant comme son grand-père Bernard Alphonse. La famille Vassart est implantée à Gesnes depuis au moins le début du XVIIe siècle et la dernière descendante directe, Marguerite Vassart, sa fille ainée,  qui vivait encore à Gesnes n’est décédée qu’en 2009. Son ancêtre le plus ancien connu, né vers 1650, était tonnelier à Gesnes. Le 1er juin 1912, il se marie à Bantheville, à l’âge de 27 ans, avec Berthe Lefèvre, un nom prédestiné puisqu’il désigne le travailleur du fer, le maréchal-ferrant, le forgeron, le fèvre !  Quatorze mois plus tard ils ont un premier enfant, Marguerite née le 20 août 1913 à Bantheville. Puis c’est la guerre, il a 30 ans, il est fait prisonnier avec son père et les autres hommes du village ; Ils sont emmenés en Allemagne dans le camp de Graffenwohr puis de TrauGesnes Marcel Vassart carte déporténstein. Clément plus âgé sera libéré via la Suisse en 1915. Il est noté dans le livret militaire de Marcel Vassart qu'il fut rapatrié civil le 24 novembre 1918. Marcel Vassart fut déporté du 17 septembre 1914 au 11 novembre 1918 ; pour cette raison, il eut droit à une carte de déporté politique... en 1954 !

 

Gesnes Marcel Vassart Prisonniers 1916 2Marcel Vassart. 1916. Marcel et Clément Vassart prisonniers à Traunstein en Allemagne. 1915.

 

     Marcel Vassart, était le seul maréchal-ferrant de Gesnes. Sa forge datait d’après la guerre de 14 ; elle est toujours là. Cet homme est le dernier du village à chiquer et priser le tabac. Sa moustache était toute jaune et brune du tabac qu’il aspirait. Vêtu de son tablier de cuir (la tasane, taillé dans un cuir épais par le bourrelier) Marcel Vassart ferre les chevaux, répare les chariots, touche à tout ce qui est en fer ; il aiguise les instruments de coupe ; il fabrique des outils en fer. Il utilise le brochoir à ferrer, le dévidoir à clous, la lopinière, le repoussoir, le rogne-pied, l’enclume bigorne. La forge toute noircie du feu du foyer rougeoie du matin au soir ; c’est la première chose dont il s’occupait. Le bruit des soufflets que j’activais quand j’étais enfant pour animer la flamme, le martèlement des coups sur l’enclume, l’odeur chaude de fer brûlé me sont restés dans la mémoire à tout jamais. Les habitants le sollicitent en permanence. Tout en chiquant, il active de son bras le soufflet de la forge. La plupart des maréchaux ne ferrent que pendant la matinée. Ils réservent leurs après-midi aux travaux de forge, aux réparations des charrues. Les premiers chevaux arrivent dès la pointe de l’aube, afin de ne rien gaspiller de la pleine journée. L’ouvrage nécessite l’effort conjugué de deux personnes. Pendant que le maréchal œuvre, le client tient les pieds de l’animal. Le forgeron est un personnage respecté qui tient une grande place dans la vie du village. Il sait fabriquer les armes qu’emploient les seigneurs, façonner les outils nécessaires au travail de la terre : socs de charrue, araires et il ferre les chevaux et les bœufs. Il a la maîtrise du feu, de l’air et de l’eau. Saint Eloi est son patron. Le fer est rare et les outils en fer coûtent chers. Le maréchal-ferrant forge  les fers des animaux de trait, effectue la pose et l’entretien de ceux-ci. Il se double souvent d’un forgeron mais ce dernier n’est pas forcément maréchal-ferrant. Il est donc sinon orfèvre, tout au moins ferronnier. A Gesnes comme ailleurs le métier de maréchal-ferrant se transmet de père en fils comme chez les Vassart.

 

     Gesnes Marcel Vassart charronLa famille de Marcel Vassart comporte une longue tradition de travail du fer, forgeron d’abord puis maréchal-ferrant (ce terme n’apparaît en effet qu’au XVIIe siècle). La forge est un lieu de sociabilité où les hommes échangent des idées comme les femmes le font au lavoir. Toute une lignée de Vassart exerçant la profession de tonnelier était établie à Gesnes jusqu’en 1780. Ils furent relayés par le métier de maréchal-ferrant et/ou charron de père en fils jusqu’en 1956. A leur retour de captivité en 1918, tout était à reconstruire. La forge utilisée pendant la guerre par les Allemands était en ruine. Vivant dans un baraquement en bois le temps de la reconstruction, ils reprirent leur métier de maréchal ferrant avec le retour progressif des chevaux nécessaires aux travaux des champs. Quand Clément décède en 1936, Marcel reprend tout naturellement sa maison et sa forge. Le nom Vassart(d), équivalent de Vasseur, est un patronyme très porté dans le nord de la France ; Vasseur est une forme contractée de Vavasseur, un terme qui renvoie aux coutumes féodales et qui désigne celui qui recevait en fief une terre déjà tenue par le vassal d’un suzerain. C’était donc le vassal d’un vassal. Vassart est aussi donné comme un dérivé du nom de saint Servatius (Servais).

 

Marcel Vassart , au centre, charron ferrant une roue. 1913.

 

 Marcel & Berthe Vassart 1910Marcel Vassart et Berthe Lefévre. 1914.  

 

     A Gesnes l’extraction du minerai de fer date des temps primitifs et l’industrie du fer occupait à Gesnes un assez grand nombre d’ouvriers. Jeantin dit dans son Manuel de la Meuse : « Gesnes a conservé longtemps son industrie naturelle : celle de la fonte de fer disparue la première et celle de la cémentation des aciers (boucles de fer). » L'extraction de dépôt ferrugineux est très importante à Gesnes. Jeantin note « qu'à Gesnes la cémentation de l'acier s'opérait de toute antiquité. » A Gesnes, l'exploitation du minerai produisait annuellement 4 000 hectolitres de minerai lavé qui occupaient de 15 à 20 ouvriers. Le minerai de fer était tiré de l’étage du gault. Il n’y a pas longtemps que l’industrie du fer a disparu, car dans une délibération du conseil municipal (23 octobre 1834), on lit que les lavoirs à mine de fer sont établis dans le pré de l’ancien moulin, mais qu’ils sont préjudiciables à la prairie. A Gesnes les métiers du fer furent exercés d’abord par les ouvriers du fer ou ouvriers en acier, ainsi dénommés jusque vers 1750,  puis dans les actes d’état civils ils sont désignés sous le nom de boucliers jusque vers 1780, ensuite blouctiers pour enfin être plus précisément dénommés ouvriers en chapes ou fabricants de chapes de boucles à partir des années 1790. A côté de ces dénominations relatives aux ouvriers il y avait aussi des affineurs en grosse forge, et bien sur des forgerons, qui existaient à Gesnes depuis au moins 1705, et des maréchaux ferrants. Blouctiers, boucliers, chapliers, ouvriers en chappes, fabriquant de chappes, faiseur de chappes de boucles, autant d’appellations pour le travail du fer à Gesnes : J.B. Bonnivert, Noël Lallemant, Pierre Corvisier, Jean Lallemant, Nicolas Lallemant, Gilles Lallement (1796), Chaillier, Claude Petit, Pierre Vauquoy, Robert Vassart, Alexandre Vassart (1788), Jean Henrionnet, Charles Lallemant, Watrin, Gilles Roger, J.B. Druart, toutes des personnes qui ont gagné leur vie à Gesnes grâce au travail du fer.

 

     A partir des années 50, la mécanisation des travaux agricoles gagne du terrain et les chevaux disparaissent petit à petit et en 1956, Marcel arrête définitivement son activité de maréchal-ferrant et devient agriculteur. Il utilise encore souvent sa forge pour de menus travaux. Il meurt à Commercy le 14 février 1963 à l’âge de 78 ans.

 

 

Marcel et Madeleine Vassart 1940Marcel Vassart, avec la casquette, accompagné de ses deux filles Marguerite et Madeleine. 1940.

    

     Avec lui s’éteint la profession de maréchal-ferrant exercée à Gesnes par les familles Mabille, Monchot, Sartelet et enfin Vassart. Quand j’étais enfant, « pépère Marcel » nous racontait sa « guerre de 14 ». Il s’inventait des souvenirs héroïques. Nous aimions l’écouter. C’était mon grand-père. Il disait tout le temps « Comme en 14... » avec son accent patoisant du terroir. A Gesnes, en me promenant dans les champs, je trouve encore aujourd’hui très fréquemment des fers à chevaux ; je les ramasse et je ne peux alors m’empêcher de penser à lui ! J’en ai toute une collection... Trois de ses petits enfants vivent encore à Gesnes aujourd’hui.

 

Maison Vital Milet forge Vassart 001 (2)

Publié dans Généalogie

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Sophie Boudarel 11/03/2012 20:59

Bonsoir,

Très bel article sur ce maréchal ferrant où l'histoire rencontre vos souvenirs.
Félicitations pour votre blog ;-)

Sophie Boudarel
La Gazette des Ancêtres

Caroline 23/10/2011 17:49


J'ai mis sur une page à part la généalogie ascendante de Marcel VASSART


GELINOTTE PIERRE 20/10/2011 17:52


j'ai particulièrement apprécié cet article.
La vie d'un petit village dépendait tellement de ces "figures" d'autrefois.....
Merci beaucoup.
Amicalement
Pierre


Michèle 18/10/2011 17:51


Gesnes n'a plus de Maréchal Ferrant, mais Marcel VASSART n'est pas oublié. Félicitations pour cet article.